13.02.2012
"Cet instant-là", de Douglas Kennedy
De nos jours, un écrivain américain se souvient du Berlin des années 1980, de la guerre froide et de son grand amour est-allemand perdu.
Et si le nouveau roman de Douglas Kennedy était pure lucidité sur l'individu ? "Car c'était là un aspect fort curieux de la vie occidentale : beaucoup d'entre nous qui auraient eu la latitude socio-économique de rester libres choisissaient de s'enfermer dans une existence non désirée, puis de déplorer amèrement d'être devenus esclaves du prêt hypothécaire, des traites pour la voiture, des enfants. Alors qu'ici, à Berlin-Est, l'enfermement avait un tout autre sens, une tout autre réalité."
Et si le nouveau roman de Douglas Kennedy était pure lucidité sur notre société occidentale en pleine crise, et l'appel au peuple lancé par nos élites ? "On en oubliait même qu'une gigantesque affiche au coin d'un bâtiment exhortait le peuple à "remplir les objectifs du Plan" sous le portrait arrangé de l'inamovible chef de l'Etat (est-allemand), Erich Honecker, qui, avec ses lunettes à grosse monture noire, ses cheveux d'un gris éteint et son air sévère, ressemblait à un inspecteur des impôts." Ah, comme ce serait drôle que le romancier, en décrivant le Berlin-Est des années communistes, critique en fait notre système capitaliste mortifère actuel...
Quoi qu'il en soit, on retrouve plus ou moins le Kennedy que l'on connaît, ses grands thèmes - la fuite, le vies manquées - son ironie, son sens du portrait (en quelques mots)... On ne prend pas ici le romancier en flagrant délit de séjour au pays des Bisounours mais il livre quand même trop de passages nunuches et au final, on le trouve bien meilleur dans l'évocation de l'amitié que dans celle de l'amour. Bref, on attend son VRAI retour.
Johan Rinchart
Douglas Kennedy, Cet instant-là (traduit de l'américain par Bernard Cohen), chez Belfond.

10:15 Écrit par Johan Rinchart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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18.01.2012
"Famille modèle", d'Eric Puchner
En décidant de construire son rêve (vendre des maisons dans un désert californien), Warren Ziller entraîne sa famille dans un cauchemar : il engloutit dans son "affaire" toutes les économies du couple qu'il forme avec Camille, et tout l'argent prévu pour les études des enfants. Autant dire que Warren Ziller hypothèque l'avenir.
Les trois enfants sont des rebelles tendres : on devine que derrière leur froideur - cynique pour l'aîné Dustin, acerbe pour la moyenne Lyle, lunaire pour le cadet Jonas - se cache, mal, un coeur chaud, et qu'entre deux pages du roman, coulent des larmes.
A propos des pages du livre : n'y en a-t-il pas trop ? Cinq cent vingt, cela semble un peu long, et parfois vain, surtout lorsque l'auteur nous perd dans certaines références américaines - des notes de la traductrice, en bas de page, eussent été utiles.
Cela dit, la valse-hésitation permanente entre comédie et drame est plaisante et intéressante : elle allège un peu le poids des non-dits. Dans cette famille ordinaire, où la non-communication occupe tellement de place, le rire nerveux et le rictus remplacent en effet souvent le dialogue.
Famille modèle est à lire également pour les passages râpeux, où le mot-couteau gratte et fouille les plaies. On retombe alors en enfance, quand quelques jours après une chute on décollait les croûtes que l'on avait aux genoux : ça faisait peur, ça faisait mal et ça faisait du bien.
Johan Rinchart
Eric Puchner,
Famille modèle (traduit de l'américain par France Camus-Pichon), chez Albin Michel.
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09.01.2012
"Soie", d'Alessandro Baricco
Soie est un roman tellement court qu'on pourrait presque le twitter, et un roman tellement "atmosphérique" qu'on ne l'oubliera peut-être jamais.
Cela fait quinze ans qu'on l'a lu mais quand on le relit, la magie opère à nouveau, et ce sont deux heures hors du temps que l'on passe comme alors. Son "action" se déroule au dix-neuvième siècle: Hervé Joncour, un Français du Sud, entreprend quatre voyages au Japon, afin d'en rapporter des vers à soie. Chacune de ses expéditions - à cheval, à pied, en bateau et en train - dure trois mois. Voilà. Encore quelque chose: de retour au pays, Joncour est de plus en plus absent à lui-même et à son foyer. On pourrait, je crois, dire: mélancolie. Aurait-il rencontré quelqu'un, ou bien un rêve ?
Ce n'est pas déflorer l'"intrigue" que dire que Soie se termine comme cela : "Parfois, les jour
s de vent, Hervé Joncour descendait jusqu'au lac et passait des heures à le regarder, parce qu'il lui semblait voir, dessiné sur l'eau, le spectacle léger, et inexplicable, qu'avait été sa vie."
Au début du roman, on avait déjà appris ceci: "C'était au reste un de ces hommes qui aiment assister à leur propre vie, considérant comme déplacée toute ambition de la vivre."
Johan Rinchart
Alessandro Baricco, Soie (traduit de l'italien par Françoise Brun), chez Folio.
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06.01.2012
"Les Grandes Blondes", de Jean Echenoz
Paul Salvador cherche Gloire Abgrall: il a décidé de produire une émission sur les grandes blondes pour la télévision et elle en est une fameuse représentante. Gloire Abgrall est en effet passée du statut de chanteuse à celui de criminelle. Seulement voilà: la belle, qui a "payé sa dette", ne se laisse pas attraper. Elle nous emmène, sur ses traces, tout autour du globe.
Ode au style ludique et au vocabulaire inusité, inventé, en tout cas incroyable - tels ces "liftiers en icoglans", p. 182 - "les Grandes Blondes" masquent joyeusement leur désespoir: s'il n'y avait les mots, s'il n'y avait le style, les "héros" du roman ne seraient que pathétiques, de cette pathétique humanité que nous partageons tous. En effet, même au bout exotique du monde - Australie, Inde - les personnages vivent comme des poissons rouges, répétant sans fin leurs (in)actions, tournant en rond.
On peut cependant compter sur Jean Echenoz, comme on peut compter sur Christian Gailly, pour faire résonner en sourdine dans notre aquarium planétaire la musique jazz de ses phrases, une musique syncopée, répétitive et gaie, qui plaque un sourire sur des visages en larmes.
Johan Rinchart
Jean Echenoz,
Les Grandes Blondes, Editions de Minuit.
23:53 Écrit par Johan Rinchart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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31.12.2011
"Le Ravissement de Britney Spears", de Jean Rolin
A Los Angeles, un agent des Renseignements français planque pendant trois mois pour déjouer une éventuelle tentative d'enlèvement, ou d'assassinat, de la pop star Britney Spears. Ce faisant, l'agent promène le long des routes de la ville - et de notre société - un miroir réfléchissant le vide matérialiste qui s'en est emparé: nous sommes devenus réactions, réflexes de Pavlov, à l'image de ces paparazzis qui déclenchent à la moindre stimulation.
Décrit au fil de longues phrases équilibrées, ce monde-là pourrait aller se jeter dans l'océan Pacifique, on n'y trouverait rien à redire, mais il reçoit la bouée de sauvetage du sourire, voire du rire: Jean Rolin excelle à poser sur la page, au milieu ou au bout de ses phrases rectilignes et rigoureuses, des petits pâtés d'ironie qui enchantent. C'est comme si l'auteur nous disait alors qu'un adulte prisonnier de son époque peut toujours retrouver, l'espace d'un instant, son regard d'enfant. L'agent en planque détecte d'ailleurs parfois, dans les yeux des modèles traqués par les photographes, cette étincelle de tristesse qui nous les rend humaines. Tout n'est donc pas perdu, même si "le monde dans lequel nous vivons n'est pas le meilleur possible".
Johan Rinchart
Jean Rolin,
Le Ravissement de Britney Spears, chez P.O.L.
14:12 Écrit par Johan Rinchart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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29.12.2011
"La Conjuration des imbéciles", de John Kennedy Toole
Comment un écrivain aussi (désespérément) drôle que John Kennedy Toole en est-il arrivé à se suicider, à l'âge de 32 ans (sans avoir eu le bonheur d'être publié) ? me demandais-je avant de trouver ma question saugrenue. En effet, ceci n'est pas forcément l'antithèse de cela et tout ne s'explique pas.
Prenant prétexte que tout n'est pas analysable, on pourrait donc ne rien dire de La Conjuration des imbéciles, sinon qu'en ces temps peureux et d'autocensure globalisée (combien sont-ils à n'oser jamais un mot plus haut que l'autre par crainte d'être entendu, singularisé puis mis sur le côté ? des milliards ?), la lecture de ce roman publié aux Etats-Unis en 1981, douze années après la mort de son auteur, est sans doute hautement recommandée.
Il raconte, dans les années 1960 à La Nouvelle-Orléans, la pauvre petite vie riche d'Ignatius J. Reilly, énorme, gras et fat, réfléchissant, écrivant pour personne, méprisant et, finalement, faussement méchant. Il critique tout et tout le monde au fil de 530 pages drôles et bien tenues, d'un humour ravageur, noir et parfois raciste. Pierre Desproges a sans doute aimé, voire adoré, ce livre (ne pas oublier d'ajouter, comme tout le monde, que Pierre Desproges nous manque).
Si le "héros" Reilly critique tout et tout le monde, c'est peut-être simplement parce qu'il se sent un peu seul - ainsi que tous les personnages qui gravitent autour de lui - en ce bas monde. L'insulte même est parfois un appel. Gageons qu'à la fin il sera entendu.
John Kennedy Toole lui-même a été entendu, et lu, longtemps après son suicide : sa mère a fini par lui trouver un éditeur, et le roman a rencontré un franc succès, qui ne s'est jamais
démenti.
Johan Rinchart
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles (traduit de l'américain par Jean-Pierre Carasso), chez 10/18.
10:32 Écrit par Johan Rinchart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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29.06.2011
"Vengeances", de Philippe Djian (Gallimard)
C’est l’histoire de Marc, artiste coté, de Michel, son ami et agent, et d’Anne, épouse de Michel et ex-petite amie de Marc. Quadras, ils consomment sexe, alcool et drogues pour oublier qu’ils vieillissent. Gloria, grande ado recueillie par Marc, va les perturber encore plus.
Comme toujours chez Djian, le style est roi : cette petite musique plutôt rock. Mais l’auteur semble ici un peu «amorti». Ses personnages aussi. Il leur arrive même de déserter des fêtes et de passer la soirée au calme chez eux…
Vengeances est une sorte de Djian sous tisane. C’est presque charmant.
Johan Rinchart
11:44 Écrit par Johan Rinchart | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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